
Argument du colloque
« Assises des études chinoises. La sinologie introuvable ? »
Colloque organisé par l’AFEC les 13 et 14 novembre 2009
ARGUMENT
Un espace ouvert de débats Un double constat s’impose aujourd’hui : la Chine, convertie à la logique économique et accessible à tous, s’est en apparence occidentalisée ; elle a cessé d’être un autre monde. Ce fait concerne au premier chef tous ceux qui font profession de produire des connaissances scientifiques sur ce pays. Au cours des vingt-cinq dernières années, l’ouverture et le rattrapage économiques ont transformé la position des sinologues qui ont perdu le monopole de la fréquentation de la Chine. De fait, de nombreux voyageurs non-sinologues, souvent non sinophones, rapportent de leurs visites des ouvrages à succès. La presse, de son côté, fournit désormais un flux quotidien d’informations. Les publications innombrables viennent donc satisfaire une demande croissante. Paradoxalement, les sinologues ont souvent l’impression que la Chine n’est pas mieux comprise. Les images d’Épinal et les idées convenues ou fausses abondent comme si les travaux académiques étaient inaccessibles. Somme toute, le public continue à disposer de peu de connaissances justes sur la Chine. Dans ce contexte, l’AFEC, association rassemblant les professionnels des études chinoises fondée en 1980, propose de réunir scientifiques et professionnels pour dresser un bilan des études chinoises en France, débattre de la situation et dégager des perspectives pour l’avenir. Certes, l’association a déjà organisé une manifestation de ce type, une journée d’études tenue à Saint Germain en Laye dont furent publiés les actes (Bref état de la sinologie) ; mais c’était en 1991, il y a plus de quinze ans, et les perspectives étaient, de tous côtés, passablement différentes. La journée visait à dresser un panorama des études chinoises dans leurs différentes dimensions, chaque intervenant portant un diagnostic sur l’état de son champ de spécialité. Aujourd’hui, l’objectif est différent. Même si ces assises doivent être l’occasion d’un diagnostic que l’on voudrait comparatif sur l’état des recherches dans chaque champ de spécialité grâce à un exposé liminaire panoramique, il s’agit d’abord d’ouvrir un espace de dialogue sur des sujets qui intéressent de manière transversale l’ensemble des professionnels. L’ambition est de s’interroger sur nos pratiques de recherche, d’enseignement, mais aussi sur la diffusion de nos travaux. Cette manifestation voudrait être par ailleurs un lieu d’échanges entre spécialistes de domaines dont la coupure intellectuelle et institutionnelle est parfois jugée regrettable et réductrice. Nous ne voulons pas simplement dresser un constat, mais également trouver les moyens de surmonter nos difficultés et identifier nos forces. Plusieurs hypothèses fondent les questions que nous entendons soulever : 1) En premier lieu, les spécialistes des différentes domaines des études chinoises, par-delà la variété des disciplines qu’ils pratiquent et des professions qu’ils exercent, se posent des questions communes ayant trait aux caractéristiques de leur objet et à un même environnement scientifique et social. 2) De plus, les études chinoises ont connu, au cours des vingt-cinq dernières années, de profonds changements sur lesquels il est aujourd’hui aussi indispensable qu’intéressant de s’interroger collectivement : transformation de l’objet, des conditions de son accès, apparition de nouveaux outils, émergence de nouveaux terrains, spécialisation croissante, déplacement des questionnements. 3) Enfin, ces évolutions tiennent aussi à la position et aux fonctions sociales occupées par les spécialistes de la Chine. La demande de connaissances va croissante et l’enseignement de la langue chinoise se diffuse rapidement dans de nombreuses institutions, hors des départements d’études chinoises des universités. Les transformations ont également trait aux institutions de recherche et d’enseignement qui abritent les études chinoises, à la place qu’y occupent les sinologues et aux relations que les études chinoises entretiennent avec les différentes disciplines des sciences humaines et sociales. En Chine même, les sinologues ne sont plus les interlocuteurs privilégiés des scientifiques chinois qui cherchent avant tout à tisser des liens avec les meilleurs de leurs collègues dans chacune de leur discipline1. Des glissements de terrain épistémologiques s’opèrent, des recompositions de paysage sont à l’œuvre. C’est donc à des réflexions transversales sur les conditions d’exercice de nos métiers que cette manifestation voudrait contribuer. Ce colloque pourrait être un jalon important dans le débat qui n’a jamais vraiment cessé sur les conditions d’intelligence de la Chine, un débat que les transformations du contexte scientifique, technologique et social ont singulièrement renouvelé ces dernières années. Comment et à quelles conditions les études chinoises, qu’on a souvent accusées de produire un savoir érudit, monographique, voire à l’écart du mouvement des idées, peuvent-elles aujourd’hui mieux comprendre et faire comprendre la Chine ? Axes de réflexion et de discussion Les débats s’ouvriront par un état des lieux des études chinoises en France (recherche et enseignement). Ils se poursuivront autour de quatre grandes questions : la transformation des objets sur lesquels nous travaillons, le renouvellement de nos méthodes et de nos outils, une réflexion sur les institutions des études chinoises et la mesure de notre place dans l’espace social. (1) Des objets transformés
(2) Des méthodes renouvelées Dans les études chinoises, comme dans la recherche scientifique en général, on n’assiste pas simplement à une croissance quantitative de la production, mais à une spécialisation de plus en plus poussée. Le savoir semble de plus en plus compartimentalisé : par période (Antiquité, période classique, moderne ou contemporaine…) par discipline (histoire, géographie, archéologie…), mais aussi par région dans le cadre d’une approche décentralisée de la Chine. On ne peut que regretter un dialogue insuffisant entre ces différents spécialistes. En matière de spécialisation de la connaissance, on pourrait s’interroger sur plusieurs développements récents. Quel sens donner, par exemple, à l’émergence des études taïwanaises (ou taiwanologie) ? Quelles sont les conditions d’un dialogue fécond entre les études chinoises « continentales » et les études taïwanaises ? Dans les études littéraires, une distinction est faite entre les deux, notamment du fait de l’influence de la langue et des lettres japonaises durant la colonisation. Dans ce cas, ne devrait-on pas aussi traiter séparément la littérature de Hong Kong ? Dans le même ordre d’idée, on peut s’interroger sur la formation de nouvelles disciplines comme la traductologie et les études transculturelles. Celles-ci ont-elles vocation à remplacer les cours de traduction dans les cursus universitaires et la littérature comparée. L’essor de l’enseignement du chinois s’accompagne de l’émergence d’une nouvelle discipline scientifique, la didactique de la langue chinoise ; quelle place celle-ci va-t-elle prendre dans le paysage des études chinoises ? Reste enfin la question la question des outils. Comment le développement rapide des ressources électroniques modifie-t-il ou non nos façons de travailler ? de conduire des recherches comme d’enseigner ? Quels types de bibliothèques faut-il envisager pour le futur (nous pensons à la BULAC) ? Comment l’accès en ligne à des ressources toujours plus importantes et autrefois dispersées modifie-t-il notre façon de travailler ? Auparavant nous étions confrontés à un problème de rareté de la ressources, aujourd’hui, c’est l’abondance qui pose problème. Face au coût croissant de l’accès à ces ressources, peut-on envisager une politique nationale ? (3) Les institutions et leur internationalisation
(4) Les études chinoises dans la société
1/ On cite pour exemple le colloque intitulé « la Chine et l’internationalisation de la sociologie » organisé en juillet 2008 à Lyon et Paris, qui a réuni d’éminents sociologues chinois et français, mais pas un seul spécialiste français de la Chine. |